Le kidnapping de Nicolas Maduro, l’assassinat d’Ali Khamenei, une longue tradition coloniale
Le kidnapping de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores relève d’une longue tradition coloniale : l’élimination par tous les moyens possibles de tout dirigeant qui engage son pays dans la voie de la résistance à la domination impérialiste. La question du droit international ne se pose même pas. Il n’est jamais respecté. Pas plus que celle de la démocratie : que ce dirigeant ait été élu démocratiquement ou pas, s’il n’est pas aux ordres, sa peau ne vaut pas cher. Si on veut vraiment évaluer le degré d’attachement de nos dirigeants à l’État de droit et à la démocratie, mieux vaut s’intéresser à leurs agissements dans leurs prés carrés.
Pour commencer en balayant devant notre porte, la Belgique. Il est aujourd’hui prouvé et documenté que la Belgique est totalement impliquée dans l’assassinat de Patrice Lumumba (oui, il faut toujours « prouver » et « documenter » car généralement le sale boulot est exécuté par des mercenaires locaux, et cela prend toujours un temps fou). En 1961, il était impensable qu’un dirigeant africain, non formé à l’école occidentale, refuse d’obéir et dise tout haut ce que son peuple pense tout bas, et cela face à sa majesté le roi des Belges. Une telle arrogance menaçait des intérêts économiques énormes et prouvait qu’un Africain pouvait gouverner sans la tutelle des colonisateurs. Permettre cela dans un des pays du monde recelant le plus de ressources naturelles indispensables au développement des multinationales occidentales était proprement intolérable.
L’élimination d’un dirigeant nationaliste démocratiquement élu ouvre la porte à la mise en place d’un dictateur, généralement le mercenaire assassin, formé par l’Occident et à sa botte. Mobutu succède ainsi à Lumumba, avec une dictature qui durera trente-deux ans. Mobutu, c’est la garantie que le cuivre, le cobalt ou l’uranium resteront à la disposition des entreprises belges, que les flux financiers seront dirigés par les banques belges, même s’il faut arroser au passage l’assassin promu dictateur.
L’assassinat de Lumumba est un message violent envoyé à toute l’Afrique et bien au-delà : voyez ce qu’il vous arrivera si vous revendiquez une décolonisation authentique. Le silence assourdissant des sociétés occidentales est un message envoyé aux colonisateurs : tuez, éliminez, organisez des coups d’État, il ne vous en coûtera rien.
Et la liste est longue. Deux ans plus tard, en 1963, Sylvanius Olympio, premier président du Togo indépendant, est assassiné lors d’un coup d’État et remplacé par Gnassingbé Eyadéma, qui se vantera d’avoir achevé Olympio au couteau. Il imposera, pendant trente-huit ans et jusqu’à sa mort, une dictature sanglante et sera le pilier de la politique française sur le continent africain. À sa mort, le président français Jacques Chirac s’exclamera : « Avec lui disparaît un ami de la France qui était pour moi un ami personnel ».
Au Ghana, ex-colonie britannique, le dirigeant nationaliste Kwame Nkrumah échappe à deux tentatives d’assassinat puis est renversé par un coup d’État en 1966. Il mourra en exil quelques années plus tard. Nkrumah est le fondateur du panafricanisme, ce qu’aucune puissance occidentale ne pouvait lui pardonner. Selon la CIA de l’époque, le panafricanisme de Nkrumah est plus dangereux que le communisme classique, c’est tout dire. Les États-Unis soutiendront d’ailleurs immédiatement le gouvernement issu du coup d’État.
Le panafricanisme s’inscrit à l’époque dans un mouvement révolutionnaire qui tente de fédérer tous les États et organisations en lutte contre le colonialisme à travers la Tricontinentale, aussi appelée Conférence de la solidarité des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. La conférence se tiendra du 3 au 14 janvier 1966 à La Havane. Un de ses organisateurs, avec Che Guevara, n’est autre que Mehdi Ben Barka, dirigeant de l’indépendance marocaine, puis opposant au roi Hassan II, socialiste et tiers-mondiste. Le 29 octobre 1965, il est enlevé en plein Paris, devant la brasserie Lipp, par des policiers français et remis aux services marocains. Son corps, comme celui de Patrice Lumumba, ne sera jamais retrouvé. Lors de la commémoration des soixante ans de sa disparition, devant la brasserie Lipp, son fils Bachir déclarait : « Pour nous, famille de victime, cette volonté d’imposer le silence, surtout de la part d’États se disant de droit, est humainement insupportable et politiquement inacceptable. Contribuer à faire connaître la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka sera un indicateur de la capacité des deux États français et marocain à assumer les dérapages de leurs services et cesser de masquer les dérives de ces derniers, voire parfois couvrir les crimes dans lesquels ils sont impliqués. Il y a soixante ans, Mehdi Ben Barka était attiré ici pour discuter du projet d’un film sur la décolonisation devant être projeté à l’ouverture de la Tricontinentale, intitulé Basta ! On sait maintenant que c’était un piège. Aujourd’hui, nous devons crier Basta ! à la raison d’État, Basta ! aux mensonges et aux manipulations de l’opinion ».
La liste est longue en Afrique, il faudrait encore citer notamment Thomas Sankara au Burkina Faso ou Désiré Kabila au Congo.
Pour l’Amérique Latine, le cas le plus exemplatif est bien sûr le Chili d’Allende, renversé le 11 septembre 1973 par un coup d’État organisé par les États-Unis et la CIA, un coup militaire contre un gouvernement et un président élus au suffrage universel mais qui ont eu la prétention de nationaliser les multinationales étrangères. Ce qu’ils firent effectivement en nationalisant le secteur du cuivre, jusque là exploité par des entreprises américaines, ainsi que d’autres secteurs comme la sidérurgie ou la finance, et en appliquant le principe de propriété sociale, ultime sacrilège.
À nouveau, un président démocratiquement élu a été remplacé par un dictateur, le sanglant Pinochet, sous la présidence duquel le Chili a compté 3 200 morts et disparus, plus de 38 000 personnes torturées, environ 200 000 personnes emprisonnées ou internées, syndicalistes, militants de gauche, étudiants, artistes, simples sympathisants supposés. Lorsque Pinochet est arrêté à Londres en 1998 à la demande d’un juge espagnol pour crimes contre l’humanité, Margaret Thatcher (Parti conservateur) lui rend visite et fait pression pour sa libération. C’est finalement le Premier-Ministre britannique, Jack Straw (Parti Travailliste) qui bloque son extradition vers l’Espagne et lui permet de finir ses jours au Chili en toute impunité. Comme quoi toute la classe politique occidentale est toujours unanime pour protéger les tortionnaires s’ils sont dans le bon camp.
Cet aperçu est loin d’être une liste exhaustive de la guerre acharnée de l’Occident contre toute tentative de nationalisme dans ses prés carrés. Vu l’actualité, il convient cependant de rappeler le sort réservé par les services américains (CIA) et britanniques (MI6) à Mohammad Mossadegh démocratiquement élu et devenu Premier ministre de l’Iran en 1951, où il bénéficiait d’un large soutien populaire et parlementaire. Il eut la malencontreuse idée de nationaliser le pétrole iranien, jusque-là contrôlé par la compagnie britannique Anglo-Iranian Oil Company. Mossadegh fut un des premiers dirigeants (après Lázaro Cárdenas en 1938 au Mexique) à s’en prendre directement à une multinationale étrangère. En représailles, le Royaume-Uni a organisé un boycott international du pétrole iranien et Anglo-Iranian Oil Company (future BP) a retiré d’Iran tous ses techniciens. Des pressions ont été exercées sur les compagnies pétrolières et les raffineurs pour ne plus acheter de pétrole iranien, les acheteurs étant menacés de poursuites judiciaires. Résultat : les exportations pétrolières iraniennes se sont quasiment effondrées. Les avoirs iraniens au Royaume-Uni ont été gelés, les paiements liés au pétrole bloqués, les banques ont été aimablement priées de ne plus traiter avec l’Iran. C’était il y a 75 ans Comme tout cela n’a pas suffi à renverser la situation, les Britanniques et les Américains ont organisé un coup d’État, arrêté Mossadegh et l’ont jeté en prison. Il finira sa vie en liberté surveillée. À nouveau, le coup d’État donnera un pouvoir sans limite au Shah et à sa police politique, la Savak, pendant 23 ans. C’est la révolution islamique qui y mettra fin en 1979. ! Et aujourd’hui, c’est Ali Khamenei qui est assassiné par Israël et les États-Unis. Comme l’a déclaré cyniquement notre ministre de la Défense, Theo Francken, ce 3 mars à la radio, il faut en Iran un gouvernement « qui nous vend du gaz et du pétrole, et avec un marché de 90 à 100 millions de personnes, cela ouvrirait de nouvelles perspectives. À cet égard, il serait intéressant d'avoir une personne pro-occidentale en Iran ». On ne peut être plus clair.
On devrait bien sûr encore évoquer l’assassinat de Che Guevara en Bolivie par l’armée bolivienne avec l’aide active de la CIA dans sa traque et son arrestation et l’embargo meurtrier mis en place en 1962 contre Cuba par le président démocrate, John Kennedy et maintenu depuis plus de soixante ans par les gouvernements américains successifs, alors que l’assemblée des Nations-Unies vote chaque année la fin de l’embargo…
Mais il y a aussi tous les dirigeants des résistances palestinienne et libanaise, assassinés directement par Israël, un grand spécialiste des exécutions extrajudiciaires. Depuis Cheikh Ahmed Yassine, le fondateur du Hamas, assassiné en 2004, jusqu’à Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah assassiné vingt ans plus tard, sans oublier Marwan Issa, Khaled Mechaal, Mahmoud al-Zahar, Yahya Sinwar, Ismail Haniyeh, Mohammed al-Deif et tant d’autres moins connus.
C’est dire que dans ce monde, il en faut du courage pour résister au colonialisme et à toutes les formes de perpétuation des rapports coloniaux. C’est ce courage que Maduro paie aujourd’hui.
Et c’est ce courage qui manque trop souvent. Au sein de l’Union européenne, on ne kidnappe pas, on n’assassine pas, on n’emprisonne pas les dirigeants politiques. Les armes employées pour faire plier les récalcitrants sont d’un autre ordre. L’exemple le plus évident est la Grèce de Syriza. Syriza est arrivé au pouvoir au terme d’élections parfaitement démocratiques selon les règles en vigueur dans nos nations civilisées. Les électeurs ont voté massivement pour un programme anti-austérité, pour la renégociation de la dette et pour la souveraineté budgétaire. Syriza dirige le gouvernement à partir du 25 janvier 2015 et est immédiatement mis sous pression par l’Union européenne qui exige un plan d’austérité et des privatisations qui frappent lourdement les classes populaires. Le gouvernement grec organise alors un referendum pour solliciter l’avis des Grecs. Le « Non » l’emporte avec 61,3% des voix. Malgré ce résultat sans appel, le gouvernement d’Alexis Tsipras signe quelques jours plus tard un accord avec des conditions plus dures que celles rejetées par le peuple.
Il n’a été ni kidnappé ni jeté en prison : il a été neutralisé par la menace de couper le robinet financier. Le message est clair : vous pouvez voter, mais c’est nous qui décidons. Ce qui a manqué : le courage politique, une solidarité active de toute la gauche européenne, syndicats compris, (gauche qui, dans le meilleur des cas, s’en est tenue à des déclarations de solidarité avec le peuple grec).
Après la collision frontale entre un train de voyageurs et un train de marchandises, le 28 février 2023, qui fit 57 morts, majoritairement des jeunes, la colère du peuple grec a de nouveau éclaté. Il sait que la privatisation du chemin de fer a été exigée par l’UE dans le cadre du plan d’austérité, que l’État grec a vendu la société pour une bouchée de pain, repris la dette, est responsable de l’infrastructure alors que la commercialisation est pour le privé… Le libéralisme classique qui n’a rien de libéral vu que l’État est toujours là pour venir au secours de la finance et garantir les dividendes.
Le courage de résister est une question centrale dans le monde d’aujourd’hui. L’adversaire le sait et fait tout pour nous imposer le silence, pour nous faire hésiter avant de passer à l’action, si modeste soit-elle. Quand des activistes font ce que nos gouvernements devraient faire, comme empêcher la livraison d’armes à l’État génocidaire d’Israël, ils sont jetés en prison, comme les membres de Palestine Action en Grande-Bretagne ou traînés devant les tribunaux, comme les activistes belges en lutte contre la société d’armement Elbit.
C’est pourquoi il faut préserver le courage de résister au
colonialisme et à la dictature du système financier, partout dans le monde,
quelles que puissent être nos divergences politiques, idéologiques ou tactiques.
Le soutien à Maduro et à la révolution vénézuélienne s’inscrit dans la vague de
soutien à la résistance palestinienne qui s’est développée comme un axe
structurant dans le monde entier. À nous de nous montrer courageux, jour après
jour, dans les petits actes comme dans les grands. Rappelons-nous à chaque
instant de doute ou de découragement qu’au plus fort de la résistance à l’Allemagne
nazie, dans la plupart des pays européens, les résistances ne représentaient guère
qu’un à deux pour cent de la population. Et pourtant, l’Histoire leur a donné
raison.

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